Le ministère égyptien de la Culture organise chaque année au Caire un événement international célébrant le traducteur. C’est précisément le département spécialisé de ce ministère, le Centre national de la traduction, qui orchestre cette consécration. Invitant divers intellectuels, représentants de différentes institutions culturelles, (universités, maisons d’éditions, bibliothèques, …), et traducteurs, il décerne à l’occasion de cette manifestation annuelle le Prix Rifaa Al-Tahtawi de la Traduction à un de ces médiateurs inestimables entre les cultures, les langues, les idées. Cette année, c’est le Marocain Mourad Tadghout qui remporte cette distinction pour sa traduction en arabe de l'ouvrage « Le livre manuscrit arabe : préludes à une histoire » de l'islamologue français François Déroche. Ce livre, écrit en langue française et édité par l'Institut des manuscrits arabes en 2016, rassemble quatre conférences données par l’islamologue à Paris en novembre 2001.

La passion du Coran

Le lauréat Mourad Tadghout est traducteur et aussi docteur en sciences islamiques. Il a déjà traduit d’autres ouvrages traitant notamment de soufisme et de civilisation arabo-musulmane. De son côté, François Déroche est, en plus d’islamologue, spécialiste en égyptologie, en codicologie et en paléographie. Passionné par le Coran, il en a étudié les plus anciens manuscrits, ainsi que l’histoire et les exégèses. Dans les années 80, il enseigne à l’Institut français d'études anatoliennes à Istanbul, et dans les année 90, il est directeur d'études à l’École Pratique des Hautes Etudes (EPHE) à Paris, ainsi que correspondant français de l’Académie des inscriptions et belles-lettres depuis 2001. Membre de nombreuses sociétés savantes, il dispense des cours et conférences à l'EPHE et, depuis, 2015 au Collège de France où il est devient titulaire de la chaire créée la même année consacrée à l'Histoire du Coran. On lui compteune quarantaine d’ouvrages traitant de manuscrits arabes et du monde islamique dont notamment Le CoranQue sais-je ? (PUF), La transmission écrite du Coran dans les débuts de l'Islam, La Voix et le Calame (Fayard).

Les chercheurs occidentaux en islamologie sont familiarisés avec la langue arabe lorsqu’ils n’en sont pas d’éminents spécialistes, condition qu’ils se sont imposée pour s’acquérir l’aisance dans la profondeur des textes arabe, notamment des textes sacrés. Mais, par ailleurs, la profusion des traductions en français, anglais, espagnol ou allemand, d’œuvres des grands auteurs et penseurs arabes, ainsi que d’ouvrages consacrés à leurs commentaires, a énormément contribué à l’avancement des recherches menant à l’écriture des œuvres des islamologues étrangers.

Depuis Ibn Rushd

Côté monde arabe, la traduction y est une noble tradition, dans les deux sens : d’une langue étrangère à l’arabe et inversement. La traduction constitue un facteur majeur de développement de la science, de dialogue culturel, d’enrichissement de l’intellectualité et de la pensée. N’est-ce pas Ibn Ruschd en Andalousie qui avait traduit et commenté les œuvres des philosophes grecs ? Et n’est-ce pas ce travail de traduction-commentaire du savant arabe qui a engendré l’humanisme en Europe ?

Au 19ème siècle, Rifa'a Rafi al-Tahtawi (1801Tahta1873Le Caire) est le pionnier de la traduction moderne en Egypte, et le fondateur de l’école de traduction. Surnommé al-?ah?awi en référence à son lieu de naissance, son nom complet est Abu al-'Azm Rifa'a Rafi' Ibn Badawi. Diplômé de l'université al-Azhar au Caire, il est nommé en 1826 imâm de la première mission scolaire égyptienne envoyée en France par Méhémet Ali. Au cours de cette période de cinq années à Paris, Tahtaoui étudie la langue française et se spécialise dans le domaine de la traduction, tout en développant une réflexion sur l’évolution de la civilisation musulmane et de sa rencontre avec la modernité occidentale, dans son récit de voyage « Rihla ». Début des années 30, il prend la direction du premier journal égyptien, al-Waqâ’i‘ al-Miçriyya rédigé en arabe et en turc, et fondé par Méhémet Alien en 1828 ; en 1835, Tahtaoui crée une école de langues madrasat al-alsun, et en 1840 il rédacteur en chef du Journal officiel. Un an plus tard, il dirige le Bureau de traduction, maktab at-tarjama.