En remontant le fil du temps pour raconter son parcours, Abdallah a du mal à retenir ses larmes. Des larmes qui disent l’étendue du drame jadis vécu avec la mort prématurée de son père. Certes, une maman courage fut là pour garder soudée la fratrie de quatre enfants. A force de courage et d’abnégation, elle permit à chacun des oisillons de déployer leurs ailes et de prendre leur envol. Comme ses autres frères et sœurs, Abdallah, le cadet, alla jusqu’au bout de ses études. Après un DUT de gestion en entreprise et un BTS en informatique, il travaille tour à tour, en tant que développeur puis chef de projet au sein d’un groupe bancaire avant de choisir de reprendre sa liberté et de devenir consultant dans le domaine informatique. Il a cependant suffi d’un regard jeté en arrière et d’un retour sur le passé pour qu’aussitôt la carapace d’adulte se fissure, et que le chagrin enfoui remonte à la surface.

Une enfance près de la mine

Abdallah a vu le jour dans la Loire en 1966. Vingt ans plus tôt, son père était arrivé dans le Massif central pour travailler dans le charbon. En 1960, il se marie et fonde une famille. L’enfance de Abdallah est marquée par la proximité avec les « gueules noires ». La maison familiale se trouve à une centaine de mètres de la mine, alors tous les jours, à l’heure du midi, le petit garçon va embrasser son père qui déjeune sur place avec les autres mineurs. Abdallah vit et s’imprègne de cette atmosphère dont le souvenir demeure à ce jour toujours vivace. Quand il a sept ans, ce rituel du midi prend fin. La famille s’est éloignée des charbonnages, elle a déménagé au centre-ville, dans un quartier de vraie mixité sociale qui va permettre aux enfants de grandir en dehors du ghetto communautaire. A 53 ans, le père de Abdallah est contraint de prendre une retraite anticipée du fait de sa santé défaillante Les particules de poussières de silice inhalées tout le long de ces années passées sous terre ont eu raison de ses poumons. En 1979, la silicose finit par l’emporter. Sa veuve, tout juste âgée de 45 ans, hérite de la lourde charge d’élever seule quatre enfants encore jeunes. Là où d’autres auraient dérivé, la famille fait face à l’adversité, soudée par le drame. Par respect pour la mémoire de leur père, les enfants s’emploient à réussir leurs études. « Mon père avait vécu tellement de choses difficiles qu’il nous a incités à travailler, à aller au-delà de nos forces » explique Abdallah. Et de rajouter avec émotion ; « C’était un devoir. Quand on voit que vos parents ont donné leur vie pour la réussite de leurs enfants, on n’a pas le choix. Il doit y avoir nécessairement un retour pour montrer que leur abnégation n’a pas été perdue ».

Le racisme, une réalité avec laquelle il a fallu composer

Cinq ans après la disparition de son père, le jeune homme obtient son bac. Dans cette ville de Saint Etienne où sa famille réside, ils sont à peine, cette année-là, deux ou trois Maghrébins à avoir réussi à l’avoir. C’est dire combien il est alors difficile pour un fils d’immigré d’aller jusqu’au bout du lycée. Alors faire des études universitaires ! Abdallah réussit à emprunter cet ascenseur social fermé à tant de ses semblables. Un DUT en gestion des entreprises et un BTS en informatique lui ouvrent la porte du marché du travail. Mais cette porte, il aura vraiment fallu la forcer. Six mois de galère, plus de 200 courriers envoyés et surtout quitter Saint Etienne pour Paris auront été nécessaires avant de pouvoir être recruté. Il serait resté à Saint Etienne, comme ce fut le cas de son frère, il n’y serait sans doute jamais parvenu, le racisme y étant une réalité sociale avec laquelle il aura fallu composer en permanence. D’avoir accédé à un statut de cadre dans un groupe bancaire alors qu’il est fils de mineur apparait si exceptionnel dans ce contexte que Abdallah se souvient avec émotion que des vieux amis de son père qui l’avaient connu enfant ont commencé, du jour au lendemain, à le vouvoyer ! Il était devenu un « monsieur ». Il était passé de l’autre côté de la barrière sociale!

Quand on lui pose la question de savoir comment il a réussi à vaincre l’adversité et aller jusqu’au bout de son parcours scolaire là où tant d’enfants de l’immigration échouent, Abdallah répond que « la force vient du noyau familial », des parents «  qui poussent à la réussite », et sont toujours derrière. Comme quoi, là comme ailleurs, le poids de la famille demeure déterminant dans la réussite ou l’échec d’un parcours de vie.

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