La galerie d’art Bissate à Casablanca s’est emplie pour une dizaine de jours, du 17 au 28 juillet, d’ouvrages de textiles nobles confectionnés avec soin et savoir-faire minutieux de mains qui ont appris à tisser... la lumière. Des mains habiles de femmes atteintes dans une part de leur motricité par un handicap, mais qui l’ont surmonté en acquérant le noble métier d’artisanes. Car l’espoir, le goût et l’appréciation de la vie, l’application dans le travail, la magie de la créativité, le courage...

Patricia Kahan ou la tradition de l’action humanitaire

Toute cette lumière leur a été apportée par des personnes dont une des raisons d’être majeures dans leur vie est d’aider les autres ; avec amour, humanisme et humilité. A la tête de ces philanthropes, une Autrichienne, Patricia Kahan. Elle appartient à une grande famille où la tradition de l’action humanitaire à grande échelle est bien ancrée, et propriétaire d’une Fondation qui porte son nom, Kahan, initiatrice et gérante de nombreux projets humanitaires à travers le monde. En visite touristique à Marrakech il y a plusieurs années, fascinée par la médina, elle en avait été consternée par la misère qui y régnait. S’attachant à la cité ocre, y revenant pour des séjours de plus en plus fréquents, Patricia Kahan finit par y acheter, au quartier Al-Ksour de la médina, un riad où elle créa en 2006 l’association Al-Nour (La Lumière) d’aide aux femmes handicapées de la médina de Marrakech. Le riad fut équipé d’appareils paramédicaux, d’un centre de soins, les patientes y bénéficiant des services de coatchs et thérapeutes, d’une prise en charge médico-sociale.

 
Deux artisanes.

Elles sont également soutenues pour l’acquisition d’un logement, et dans l’apprentissage d’un métier. Puis l’association, tout en continuant de prodiguer tous ces services, évolua en coopérative d’artisanat de textiles (broderie, crochet et tricot, tissage, ...). Métiers à tisser, machines à coudre, et tout le matériel nécessaire de travail furent installés dans l’atelier.

A partir de 2013 la coopérative devient une véritable entreprise sociale et solidaire, bien structurée et 100% durable. Les femmes ont acquis expertise et dextérité accomplies, produisent une diversité d’articles de textiles, vêtements femmes hommes et enfants, linge de maison. Ces articles peuvent être aussi confectionnés sur commande, avec les coloris au choix. Tous ces textiles brodés, crochetés ou tissés à la main, sont fabriqués à partir de fibres 100% naturelles comme le lin, le coton, la laine, le cachemire ou la soie, matières locales ou importées notamment d’Italie et de l’Inde. Une partie de la couture est réalisée au sein de l’atelier du riad, l’autre est sous-traitée chez des tailleurs de la médina. La production globale a un aspect sélectif et vise une clientèle ciblée.

  

Qualité artisanale et travail sur l’âme

La journée de travail est organisée en faveur de ces femmes artisanes, un autocar assure leur transport, la cuisine du riad leur sert petit-déjeuner et déjeuner gratuits, elles peuvent ramener leurs enfants en bas-âge à la crèche aménagée au sein du riad, et sur la façade de celui-ci une boutique expose et met leurs produits en vente.  Patricia Kahan, qui possède en outre un autre riad en tant que résidence secondaire, qui vit entre l’Autriche, l’Allemagne, la Suisse, Marrakech et travaille sur les projets humanitaires de la Fondation Kahan dans d’autres pays, vient régulièrement à l’entreprise Al-Nour, pour les réunions de production, le choix des tissus, réalisant le design de chaque unité à produire.

Actuellement le riad compte 32 femmes en tout, artisanes et employées, et un homme assigné aux gros travaux, courses, assistance technique... L'entreprise Al-Nour fournit aux artisanes tout ce qui assure la qualité de vie, le métier et l’indépendance financière, une assurance santé et la possibilité d'une retraite. Elle offre des programmes de formation pour les langues, les compétences professionnelles et artisanales. Al-Nour subventionne également leurs soins médicaux en acquérant des dons pour financer de nouvelles aides orthopédiques. Les besoins sociaux sont toujours équilibrés avec les exigences d'une entreprise en pleine croissance. Le développement personnel s’effectue en harmonie avec le développement professionnel. Une consultante, Naïma, vient régulièrement des Pays-Bas pour dispenser des formations spéciales. Toute l’équipe est organisée avec des directives internes, un flux de travail supervisé et un système de contrôle qualité a été mis en place. Chaque jour, ces artisanes s’efforcent de perfectionner leur travail comme leur propre personnalité. Ce travail quotidien sur la qualité de la production et sur l’âme évoque parfaitement les corporations d’artisans d’autrefois dans les sociétés islamiques, où la recherche de la qualité du travail constitue une dévotion, et le travail sur l’âme nourri par les heures de prière et de dhikr (invocations de Dieu et prières sur le Prophète) dans les zawaya (lieux de sépultures de saints et d’enseignement coranique et prophétique) auquelles ils étaient affiliés.  

 

 

Une année de labeur consacrée par une exposition

Depuis une année, Patricia Kahan a décidé d’offrir aux artisanes d’Al-Nour, une formation de haute spécialisation et pour cela a signé un contrat avec une spécialiste chevronnée, Soumiya Jalal. Cette architecte de profession est venue au monde du tissage par passion du patrimoine qui l’a conduite à un véritable activisme dans sa sauvegarde. Auparavant, elle a suivi un riche parcours d’études supérieures dans les grandes écoles occidentales. Diplômée d’architecture à l’Ecole Spéciale d’Architecture –Paris, puis de l’Ecole des Métiers d’Art en construction textile – Montréal, en tant qu’Artisan-Créateur en Tissage, elle a enseigné l’Histoire d’architecture et les formes urbaines à l’Université internationale de Rabat. Parallèlement, elle a effectué à la Fondation Al-Saoud à Casablanca, 6 ans de recherches intenses sur l’art islamique. Pour elle, « une véritable modernité est liée à l’ancrage dans les racines culturelles, dans une posture d’humilité qui reconnaît qu’on ne peut créer et bâtir l’avenir qu’avec ce lien, que nos apports sont des valeurs ajoutées à tout ce qui existe avant nous et une continuité dans les réalisations humaines depuis l’aube des civilisations ». 

L’équipe des artisanes en compagnie de Mohamed Sajid, le ministre du Tourisme, du Transport aérien, de l’Artisanat et de l’Economie sociale et de Soumya Jalal, architecte, artiste et directrice de création de cette entreprise sociale

 

Depuis son installation en 1985 à Casablanca, Soumiya Jalal a enchaîné les projets d’urbanisme, d’architecture de design, de décoration textiles, d’aménagement hôteliers au Maroc et à l’étranger, d’expositions internationales, … Ses collections textile maison sont aujourd’hui célèbres et prisées même au-delà des frontières du Royaume. Sa passion pour le patrimoine et sa sauvegarde, en l’occurrence le tissage, lui a conféré au fil des ans une grande expérience en ces domaines.  Pour l’entreprise Al-Nour, Soumiya Jalal qui réside à Casablanca, a déménagé avec sa famille à Marrakech pour une année. Elle travaille au riad tous les jours, dispensant sa formation de tissage et de re-tissage à ces femmes artisanes, et produisant avec elles une magnifique collection d’articles maison. La consécration de cette année de labeur est cette exposition-vente à la Galerie Bissate de Casablanca. De cette expérience d’Al-Nour, Soumiya a recueilli cette lumière merveilleuse qui provient de la contribution, professionnelle et humaine, à l’épanouissement de ces femmes artisanes, ainsi que de leur leçon de courage, et dont les doigts d’or continueront à tisser ces belles et nobles étoffes, qui apportent leurs propres rayons de soleil.